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רַב עַזְרִיאֵל מִגִּרוֹנְדִּי

Rav AZRIEL de Gérone

(1ère moitié du XIIIème siècle)

1. La situation des Juifs de Gérone au moyen-âge

Gérone était une ville fortifiée au nord de l’Espagne.

Dès l’année 1002, l’évêque de Gérone fut autorisé par le pape (au nom de la religion dite d’amour)… à imposer une taxe (census) sur la Communauté juive de la ville.


Les Juifs possédaient alors des maisons et des terres qu’ils pouvaient détenir sans restriction. Mais les conciles de Gérone (1068 et 1078) décidèrent qu’un dixième de toute propriété foncière acquise par un Juif auprès d’un chrétien devait revenir à l'État.

Les Juifs vivaient dans un quartier séparé situé à l’extrémité des fortifications, sur la rive droite de la rivière ‘Onyar’, qui traversait la ville. Le quartier comprenait une voie assez longue appelée ‘Carre [rue] de S. Lorenzo’, ou ‘Calle [rue] de la Forsa’, au nord de laquelle se trouvait la véritable ‘Calle Judaica’ ; venait ensuite le ‘Carre de la Ruca’, dans le prolongement duquel se trouvait le ‘Carre de la Claveria’. De là s’ouvrait une rue étroite qui menait à la synagogue et se prolongeait jusqu’au ‘Carre de S. Lorenzo’. La ‘Calle Judaica’ et la place du marché formaient le centre du quartier Juif appelé ‘Juderia’. Au bout de la ‘Calle de la Forsa’ se trouvait la salle où se rassemblaient les Juifs (maison communautaire), qui aujourd’hui est devenue l’église de MM. Escolapias, près de laquelle se trouvait la maison de la riche famille Bonastruc et, non loin de là, la maison du juif fortuné Abraham Isaac.

Le cimetière juif se trouvait, comme à Barcelone, sur le ‘Monjuich’, une colline proche de la ville, appelée dans les anciens documents ‘Monte Judaico’. Il y a près d’une centaine d’années, on trouvait encore des inscriptions hébraïques dans ce cimetière appelé le ‘Fossar dels Juhens’.


Les Juifs de Gérone vécurent sans être inquiétés par les Sarrasins, ainsi que pendant le long règne du roi Jaime le Conquérant. Ce dernier se montra juste et même bienveillant à leur égard. En 1229, il fixa le taux d’intérêt débiteur à vingt pour cent. Et à la demande de l'évêque de Gérone, il interdit aux femmes chrétiennes de vivre dans la même maison que les Juifs. Par ailleurs, il ordonna aux agents de son royaume de se comporter avec justice envers les Juifs quand ils étaient débiteurs.

En 1257, il nomma Bonastruc de Porta ‘bayle’ [bailli] de Gérone, et Astruc Ravaya (qu’il libéra à vie de tout impôt) et son fils Yossef comme fermiers fiscaux. À Bonastruc de Porta, ‘maestro de los Judios de Gerona’, identifié par certains comme étant Rabbi Moshé ben Naḥman (1194 – 1270), il donna un moulin situé sur la place du marché. Ce Sage fut invité en 1263 par le roi en personne à participer à un débat public sur le judaïsme et le christianisme avec le dominicain Pablo Christiani à Barcelone. Les effets néfastes de cette discussion ne tardèrent pas à se faire sentir à Gérone, ville qui était le siège d’un évêque fanatique et dans laquelle prédominait un fort esprit clérical. Lors d’un certain vendredi saint, l’hostilité contre les Juifs se manifesta par une explosion de violence d’une telle ampleur que le roi fut obligé de faire
intervenir l’armée.

Le temps des persécutions

L’histoire des Juifs de Gérone ne fut ensuite qu’une longue série de provocations et de persécutions. Après l’avènement de Pedro III, au cours d’une insurrection générale contre le roi, le clergé ─ avec une foule qu’il avait excitée ─  attaqua les Juifs et leurs maisons, saccagea leurs vignobles et leurs oliveraies, et dévasta leur cimetière. Lorsque le représentant du roi mit la foule en garde contre la répétition de tels excès, le clergé déchaîna un tel tumulte que sa voix ne put être entendue. Pedro qui en 1276 avait donné les impôts de la communauté Juive de Gérone à sa femme Constança, considérait ces troubles comme une insulte personnelle ainsi qu’une atteinte au Trésor royal. Dans un document daté d’avril 1278, il adressa de sérieuses mises en garde à l’évêque Pedro de Castelnou, qui s’était montré hostile vis-à-vis des Juifs et du bailli de la ville. En 1285, alors que Gérone se préparait à se défendre contre l’avancée de l'armée française, les mercenaires espagnols envahirent le quartier Juif, où ils commirent des assassinats et des pillages. Le roi fit pendre certains de ces coupables.

La persécution des Pastoureaux fit également de nombreuses victimes parmi les Juifs de Gérone. Au cours de la peste noire en 1348, les pertes humaines à Gérone furent effroyables : les deux tiers de la population étant emportés par ce fléau. À la fin du mois de mai 1348, le peuple, dont la haine était attisée par des chevaliers et des membres du clergé, retira les cadavres juifs de leurs tombes et les brûla avec les corps des juifs qu’ils avaient tués.


Impôts et taxes

Vers la fin du XIVe siècle, la Communauté juive de Gérone, à la tête de laquelle se trouvait un conseil d'administration composé de vingt personnes, se distinguait par son importance, sa prospérité et sa piété. Elle était si riche que les autorités royales lui demandèrent de prendre en charge la moitié des dépenses liées à l’édification des fortifications de la ville. Le poids des impôts et des taxes était à la fois excessif et oppressif. En plus des taxes habituelles, dont le montant annuel s’élevait à 13 000 sueldos [pièces d’or], les Juifs devaient payer 500 sueldos lors de chaque couronnement et ils étaient en outre contraints de verser des contributions supplémentaires à de nombreuses occasions. 

En 1314, pour permettre à Jaime II d'acheter le comté d’Urgel, les juifs de Gérone, Valence, Lérida, Barcelone et Tortosa mettent à sa disposition 11 500 libras. En signe de reconnaissance, il les dispensa exceptionnellement de payer des impôts pendant quatre ans.


Lorsqu’en 1343 Pedro IV eut besoin de capitaux en vue de conquérir le comté de Roussillon, il ordonna aux Communautés juives de Gérone, Barcelone et d’autres villes de lui venir immédiatement en aide. 

Les rois considéraient les Juifs comme une source fiable de revenus ; aussi ne s’opposaient-ils pas à l’augmentation du nombre de personnes dans les Communautés. Ainsi, en 1306, la Communauté juive de Gérone fut autorisée à accueillir dix familles juives parmi celles qui avaient été chassées de France.


Cependant, après 1391, l’époque de relative accalmie pour
cette Communauté disparut, ce qui entraîna son appauvrissement. De nombreux crimes furent imputés à tort aux Juifs afin de les harceler et de les opprimer. Le 10 août 1391, des hordes de paysans armés se mirent à courir furieusement vers le quartier juif, où  ils attaquèrent sans pitié des familles entières qui étaient complètement désarmées ; ils les massacrèrent en faisant preuve d’une cruauté épouvantable, puis ils brûlèrent leurs maisons et leurs biens. 

D’après le rapport présenté le 13 août 1391 par ses conseillers au roi et à la reine d’Aragon, de nombreux Juifs furent tués, tandis que seuls quelques-uns se convertirent au christianisme pour sauver leur vie. Les autres se réfugièrent dans la tour fortifiée de Geronella. Mais même là, ils étaient attaqués par des paysans (18 août) et, comme les conseillers le rapportèrent à Jean Ier le 11 septembre, ils se trouvaient chaque jour confrontés à des insultes et à des railleries. 


Le 18 septembre, les conseillers informèrent le roi du fait que les paysans des environs s’étaient concertés avec le clergé et les chevaliers, et qu’ils préparaient une nouvelle attaque contre les Juifs, mais qu’ils ne seraient pas en mesure de les protéger.

Ce n’est que l’année suivante que la reine Violante, épouse de Jean Ier, recommanda que les Juifs soient placés sous la protection de la ville. Elle conseilla également d’accorder la clémence aux Juifs qui n’auraient pas les moyens de payer les impôts et taxes.

Le 1er février 1993, après une nouvelle attaque perpétrée contre les Juifs et l’obligation faite à un grand nombre d’entre eux d’accepter le baptême, Jean Ier, qui s'intéressait plus à la danse et à la chasse qu'aux affaires de l'État, ordonna aux magistrats de Gérone de punir très sévèrement les meneurs. La sentence fut cependant abrogée le jour même, et la peine transformée en une amende financière versée au roi. Martin Ier, frère et successeur de Jean, fut plus énergique dans ses mesures contre ceux qui s’attaquaient aux Juifs à l’intérieur de la tour de Geronella en 1391.


Participation à la dispute de Tortosa

Le 8 décembre 1412, le pape Benoît XIII envoya, par l’intermédiaire de l’évêque Ramon de Castellar, un ordre à la Communauté de Gérone d’envoyer des délégués à la dispute de Tortosa. Les représentants de Gérone étaient alors Bonastruc Desmaëstre, Azay Toros (Todros), Nissim Ferrer, Jaffuda (Yehouda) Alfaquin (dit ‘le médecin’) et Bonastruc Joseph. Parmi ces derniers, Azay Todros Ben Yaḥya et le savant Bonastruc Desmaëstre furent choisis pour se rendre à Tortosa. À peine le débat avait-il commencé qu’un soulèvement populaire contre les Juifs éclata à Gérone, probablement à cause des harangues des délégués de cette ville. Le roi punit d’une amende de 20 sueldos, ou de vingt jours d'emprisonnement, toute insulte qui était proférée contre un juif ou tout dommage provoqué à ses biens.

Les Juifs étaient tenus pour responsables de tous les malheurs et de toutes les calamités qui étaient susceptibles de s’abattre sur la ville. Lorsqu’en en 1404 la vieille tour de Geronella s’effondra, le clergé proclama qu’il s’agissait d’une punition Divine sur la ville parce qu’elle tolérait les Juifs dans son enceinte. De même en 1427, le tremblement de terre terrifiant qui frappa Gérone et ses environs leur fut imputé. La vie des Juifs était en danger à chaque fête chrétienne et à chaque procession. Le 16 avril 1418, alors que l’une d’entre elles traversait sciemment le quartier juif, de jeunes membres du clergé et une foule nombreuse pénétrèrent de force dans la synagogue, ils brisèrent les portes et les fenêtres et déchirèrent tous les livres qu’ils purent trouver. Pour mettre un terme à ces fréquentes provocations, le quartier juif fut fermé du côté de la Calle de S. Lorenzo, et il fut interdit aux Juifs d’habiter dans cette rue. Ils furent contraints d’aller à l'église pour entendre des sermons qui les exhortaient à se convertir et, en 1486, ils furent obligés de porter des vêtements particuliers afin de les séparer clairement des chrétiens.


L’expulsion de 1492

Le 2 août 1492, les Juifs furent contraints de quitter Gérone. Leurs maisons furent vendues aux enchères. L’ancienne synagogue, qui avait été détruite en 1285 avec le reste du quartier juif et qui fut reconstruite quelques années plus tard, devint en 1494 la propriété du presbytère de la cathédrale.

La Communauté de Gérone était profondément attachée au Judaïsme, et elle était très attachée à l’étude du Talmud. Elle fut le berceau religieux qui vit la naissance de plusieurs hommes illustres portant le nom de ‘Gerondi’, et qui ont rendu la ville célèbre. Parmi les érudits qui vécurent à Gérone, figurent en particulier : Yitsḥak HaLevi et son fils, Zerakhia HaLevi, Yona Ben Avraham Gerondi, Nissim Ben Reouven Gerondi (RaN), Avraham Ḥazzan Gerondi, Yitsḥak Ben Yehouda Gerondi, Chlomo Ben Yitsḥak Gerondi (qui fut un élève de Moshé Ben Naḥman), Moshé de Scola Gerondi, Chmouel Ben Avraham Saporta, l’éminent Moshé Ben Naḥman (Rambane), qui était appelé ‘Rab d'España’, et son fils, Naḥman Ben Moshé.

Gérone est également le lieu de naissance des kabbalistes Azriel et Ezra, ainsi que de Ya’akov Ben Chechet Gerondi.

Situation

2. Rav Ezra et Rav Azriel de Gérone

Rav Ezra

Ces deux kabbalistes ont vécu au cours de la première moitié du XIIIe siècle. Le lien de parenté entre eux n’est pas encore clairement établi : selon certains, il étaient tous deux fils de Rabbi Chlomo ; pour d’autres, Rabbi ‘Azriel était le gendre de Rabbi ‘Ezra.

Quel que soit ce lien, leur attirance commune pour l’étude et la recherche des Secrets de la Tora les incita à créer et à animer à Gérone un cercle restreint de kabbalistes. Parmi ses membres figuraient en particulier des Sages réputés, tels que Rambane (Rabbi Moshé Ben Naḥmanide), Rabbi Ya’akov Ben Chechet, Rabbi Acher Ben David et d’autres.

Au cours des générations suivantes, les écrits laissés par Rabbi ‘Ezra et Rabbi ‘Azriel étaient étudiés et très estimés au sein des cercles de kabbalistes en Espagne. 

Rabbi ‘Ezra et Rabbi ‘Azriel étaient l’un et l’autre disciples du célèbre kabbaliste Rabbi Yitsḥak Segui Nehor (1160 – 1235), aveugle dès sa naissance et qui vivait en Provence. Il est d’ailleurs possible de constater dans leurs écrits l’influence de la pensée des kabbalistes de Provence, dont bien sûr celle de leur Maître, Rabbi Yitshak.


En ce qui concerne la biographie de Rabbi ‘Azriel, les quelques informations qui nous sont parvenues sont quelque peu fragmentaires et imprécises. Il apparaît cependant qu’il était plus jeune que Rabbi ‘Ezra, pour qui il avait beaucoup d’estime et dont il ne manquait pas de rappeler certaines de ses réflexions. Ses livres qui nous sont parvenus témoignent que  Rabbi ‘Azriel fut un des kabbalistes les plus prolixes de son époque.

Il n’hésita pas à apporter dans ses écrits de nouvelles perceptions, qui ont largement contribué au développement de l’intériorité de la Tora.

Parmi les chercheurs, il existe aujourd’hui un consensus pour affirmer que Rabbi ‘Azriel est le véritable auteur du commentaire sur

סֵפֶר יְצִירָה Sefer Yetsira ‘le Livre de la Création’, qui avait été dans un premier temps attribué par erreur à רמב״ן Rambane ‘Naḥmanide’. De même, il est maintenant admis qu’il est également l’auteur du commentaire sur les prières, que certains manuscrits avaient attribué à tort à Rabbi ‘Ezra. Par ailleurs, on doit à Yecha’ya Tishbi (1908 – 1992), professeur émérite à l’université de Jérusalem, une étude scientifique parue en 1945 sur une œuvre importante de Rabbi ‘Azriel : פֵּרוּשׁ הָאַגָּדוֹת ‘Explication des Aggadot’ [Récits allégoriques contenus dans le Talmud et le Midrach].

L'ouvrage ‘L’explication des Dix Sefirot’ a été imprimé en 1797 à Berditchev (Ukraine), sous le titre ‘Questions et sur les principes et les fondements de la Sagesse du Dissimulé [dans la Tora]. Une autre édition est parue en 1850 à Berlin, en première partie du livre דֶּרֶךְ אֱמוּנָה ‘la Voie de la Emouna’ de Rabbi Meïr Ben Gabbaï (1480 – 1540).

L’Arbre de la Vie , qui est l'Édifice Spirituel formé par les dix Sefirot, représente l’un des thèmes majeurs de la pensée de Rabbi ‘Azriel. Il s’inscrit ainsi dans la continuité du Livre de la Création, dont la date de parution varie entre le deuxième siècle et le deuxième siècle après avant l’ère actuelle, selon les différentes hypothèses émises.
רַבִּי מֹשֶׁה קוֹרְדּוֹבֵרוֹ Rabbi Moshé Cordovero (1522 – 1570), l’un des plus grands kabbalistes, définit l’objet du Livre de la Création comme étant ‘l’explication des Sefirot et des Lettres grâce auxquelles ont été créés les Cieux et la Terre, les Océans et tout ce qu’ils contiennent.’

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